UNE CHANSON POUR ANTONIN. La chanson est l’art du peuple. Avant que des filous en fassent une source d’abondant profit, elle était la parole des pauvres gens, des maltraités, des humiliés. Tout le monde peut écrire une chanson. Les plus beaux textes, la source même de la poésie se trouvent au cœur de la souffrance. Tout en haut de la côte, au bout d’un long chemin, l’établissement public de soins Barthélemy Durand. Une barrière. Un parc. Sur le pare-brise un pass vert. Voici Rémy, il marche la main tendue. Lui, il dit bonjour toute la journée, c’est son poème à lui.  Le silence, les cris, le vent, l’absence : nous sommes dans un autre monde, celui des cerveaux déchirés ou fleuris, trop fleuris. Un monde dans le monde, hors-normes, sublime et insupportable, magnifique et désespérant, psychologique et psychiatrique. Ici la pensée ne s’étale pas, elle brille. Ici on écrit comme on respire, on respire comme on écrit. CHER, CHERE, " comment te dire ce que je ressens, mes vingt ans sont morts ici ". Du plus profond de l’intelligence on veut tout dire. La musique doit zig-zaguer à vue, Armelle Dumoulin, précieuse collaboratrice de l’impossible, collecte les effluves de la matière grise : nous sommes libres ! Une fiche d’inscription peut devenir une chanson. Un mot, FOYER OCCUPATION, s’enflamme et c’est le fou rire. Un souffle verbal, comme un courant d’air, apaise les nerfs anesthésiés : TONTON ERIC écrit comme une prière. Entre deux désespoirs, un opus à la cigarette, allez JE ME LACHE puisque vous avez fait de moi un Sex Pistol ! Dans ce silence, il y a des quiproquos. Ainsi LE JEUNE GARCON ET LA DANSEUSE tissent le lien entre l’amour et le temps qui passe. Alors nous avons ouvert L’USINE A CHANSON comme pour creuser l’inexplicable. On se promène AU JARDIN ET A LA COUR dans les souvenirs d’un technicien du spectacle noyé dans un chagrin impalpable. A trois, autour du crayon de Fred, ils triturent la gentillesse, débouchent du Bukowski, coupent de l’herbe à Deleuze : CA SENT LE BASHUNG.

Tout est vérité, tout est beauté, tout est inversé. LA FEMME SUPREME existe, je la protègerai, je la reverrai, je la prierai. Nous y poserons un opéra, une java, un psaume : nous sommes libres ! Ici la vie va et vient, par hasard ou de force. " On ne cesse de me remouvoir ", je me confronte AU TEMPS QUI PASSE " au grand détour d’un voyage, je casse le carreau : c’est fini ". Ne jamais oublier que si C’EST LE PRINTEMPS c’est aussi LA FIN DE L’HIVER. " Au son mélodique du FLAP FLAP FLAP Sire l’arc-en-ciel, Sire Soleil et Mister lune sont présents dans la tristesse d’une larme perlée sur nos joues tendres ". Derrière la phrase, la lourdeur des règles du monde extérieur s’exhibe dans la simplicité de la vérité " UN JOUR, DEUX JOURS, TROIS JOURS, les hommes sont aimants ". On tourne autour du son d’un mot. La mer, la mère peut avoir plusieurs sens ; ainsi la femme et la flamme s’emmêlent et nous inventent L’ENFLAMEUSE.

Il y a des sourires quand l’accordéon joue. Ici on tape sur des vieux pots de peinture vides échoués du dernier atelier d’art plastique. On peint des notes, on écrit sur le mur et dans un sursaut de vie on chante du fond de la gorge des réminiscences de l’enfance : TOI MA POMME " elle est jolie ma pomme, toi l’orange elle est pressée dans l’eau. Toi citron, tu es joli aussi ! " La joie jaillit comme jamais, danse et tourne à la gueule du monde : Marguerite est belle. Les incohérences de notre société sont plantées là comme des panneaux de honte que personne ne voudrait voir. Les yeux gonflés de calmants chimiques pleurent sans larmes. Marie-Pierre dicte, ses mains tremblent : " c‘est que j‘ai étudié le COMMERCE INTERNATIONAL, parler d‘autres langues, c‘est mon truc à moi. "

Des phrases aussi belles que " OH NOSTALGIQUE du bonheur mais quelle vie ! " se posent sur le papier comme on fait une liste de courses. Le poème est permanent, il faut en saisir l’essence pour la transmettre à l’extérieur. Les mélodies deviennent ambassadrices de l’incompréhensible.

Nous avons tous les droits. Parfois nous chantons trois chansons en même temps. Un jour deux femmes écrivent ensemble avec le même crayon un tango valsé ! Je suis ce chemin de guinguette familiale où " les enfants sourient de leurs yeux éblouis " où " vibrent les ballerines de satin ". La couleur des mots est importante, les tirets parlent, les points d’exclamation aussi.  Djamel aligne soigneusement les mots sur l’ordinateur d’Armelle. Tout le monde regarde l’écran. Longtemps. Très longtemps. Et puis vient l’instant magique où les mots filent sur l’imprimante. " Oh ! C’est beau ! " Il faut chanter tout de suite : " OLIVIA y travaille à l‘école, Olivia elle va à l‘école j‘étais au lycée avant... " sur une douce mélopée qui plane sur la table en formica blanc comme une onde de bonheur simple.

Entre deux riffs dé-rythmés et en boucle, Kevin quitte pour un temps le Rap et s’attaque à L’ADAGIO D’ALBINONI parce qu’il veut chanter avec la guitare. C’est parce qu’on est ensemble, dans une vraie fraternité, c’est parce qu’on ne triche pas qu’il vient vers nous, vers notre musique vivante. Durant quelques minutes nous sommes sur le même bateau. Bien sûr il retournera dans sa bulle, mais nous aurons au passage collecté un peu de son poème. A nous de le transmettre.

Marcel est là depuis des années et il en sait très long sur l’âme et la poterie. " Et qu’est-ce qu’y a au paradis des mamans ? Hein ? ", nous demande-t-il, certain qu’on ne connaît pas la réponse. " Au paradis des mamans il y a... Il y a... des enfants ! " Au fond de l’atelier d’écriture deux hommes en peignoir vert, capuches sur la tête, mains dans les poches nous regardent de leurs yeux vides. Leur silence est un enfer. Sur la table un très beau poème d’amour se transforme en ode à l’HEROINE " qui te gagne comme chine ". Ici, on parle avec l’héroïne comme à une vieille copine. On la renomme EUPHORIE, " joie tendre et jolie ", on lui parle " La nuit dans mon sommeil, alors que tu dors, je veille. Tu es une merveille ", et puis on la descend sans complaisance : " quand dans moi tu opères comme un rasoir pour femme ".

Parfois le langage vient de loin. Des mots restés coincés là dans un coin du mental   jaillissent en avalanche : " en SOL EN SI en Sol en Si, et puis en Do ! Du new Jack en Si en Sol, et puis en Do. Black is Black en Ré en Sol, et puis en Do. Back in the World en Sol, en Sol, et puis en Do " ! Ce n’est pas une improvisation, ça revient en boucle dix fois, vingt fois. Il faut noter le texte et ne pas se tromper, chaque mot est à sa place. Nous allons alors l’habiller d’une musique solennelle, polka-piquée à l’envers exact de sa conception première : le Rap. La musique comme un habit neuf sur une âme souillée. La musique pour extraire les sentiments des textes écrits trop vite. Les chansons chantées avant qu’elles n’existent, à la manière de Farida qui écrit pour son enfant comme pour se purifier " ce tout petit être frêle et si fort parfois " Elle l’intitulera, sa chanson : LA RENGAINE DE LA MISERE.

La semaine suivante, elle écrit pour son fiancé LES LAVES DE L’AMOUR " Un volcan de bonheur a jailli en moi à faire envier tous les Etnas ". A l’intérieur d’un quatrain, on peut y lire toute son histoire résumée : " Il est entré sans frapper et j‘ai trouvé la clé pour me réveiller avec lui... pour qu‘il ne parte pas ". La chanson est écrite en à peine vingt minutes, musique comprise. La famille, les enfants, les prénoms, les règles du jeu, l’amour ou les petites querelles sont autant de liens tendus entre la vie et la mort à l’intérieur de la mémoire. Josiane règle la disparition de sa fille Doriane en nommant tout le reste de sa famille, et résumera cette image par ces trois mots qui, liés par une mélodie montante, semblent une statue immatérielle : AMOUR MA FILLE  " je donne une petite fille de mon Frédéric que j‘adore qui s‘appelle Doriane que j’ai perdue à 28 ans. J‘espère qu‘elle ira au paradis ". La musique comme une bouée qui change la détresse en gaieté tout en affirmant la douleur. La fin de la chanson est comme un pied de nez aux instances familiales, comme pour balayer d’un coup tout ce qui vient d’être dit : " J‘aimerais me marier avec Mr. Buré, mais n‘inviterai pas mes parents !"

Eric ne parle jamais qu’en anglais et surtout en punk. Parfois il vient, s’installe à la batterie et tape dessus avec des pinceaux, puis boit un café et mange un biscuit puis s’en va. Un jour pourtant, alors que nous devisons joyeusement sur l’amour il nous arrête dans notre conversation et nous déclare : " Les amoureux qui s’ bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics, ils f’raient mieux d’aller s’planquer ! " La poésie est décidément partout !

Des éclats de bonheur surgissent au détour des lignes : " des rires aux éclats de noisettes avec des yeux rieurs " L’AMOUR sous toutes ses formes, voilà la solution de Farida. Sans cesse elle crie " l’amour toujours, l’amour d’un jour ". Elle le rit, le griffonne, le chante dans l’oreille, fort, et sort fumer. " LA POESIE MES FILS ne s’écrit pas seulement dans les livres ". La poésie, ils la connaissent : ils sont à l’intérieur. " Elle est une main de l’ange gardien ". Ils parlent à dieu les yeux dans les yeux, " dreds locks " jusqu’en bas du dos. La musique comme un miroir dans lequel ils peuvent se regarder par la danse, le corps dans l’espace. Nous jouons reggae à deux guitares désaccordées,  l’accordéon et la " batterie-pot-de-peinture ".

" Eh mon grand, au bout d’vingt-cinq ans d’hôpital on a droit à une médaille non ? "   demande Marcel dans un soudain sursaut de vie. Tout le monde rit. " Je suis innocent à 1OO pour 1OO " rajoute-t-il. Nous ne rions plus. Il faut poursuivre, tirer les sentiments, les épousseter sans faire de psychothérapie, retourner au royaume des mamans. L’HOMME INNOCENT va être écrit deux fois ! Pendant que Marcel dicte ses vindictes à l’ordinateur d’Armelle, Jean-Claude suit sur sa feuille blanche le chemin de l’innocence en rimant différemment " Je suis innocent, petit bout grandit mon sang ". Le " cent " devient " sang " " A cent pour mon sang " " La plume délivre mon sang " puis il prend le RER et s’en va vers la mer  ! Alors Lionel sort de sa poche un petit carnet bleu, déchire une page sur laquelle est écrit en tout petit et en pattes de mouche : " Nous sommes tous LES ANGES DU VOYAGE, qui vivent sur de longs chemins parsemés de longs épis de blé au fond de la vallée... " La musique comme un cadre doré trois fois plus gros que le carnet bleu. La musique pour sacrer les anges et continuer le voyage. Certains jours, il n’y a pas d’idées. Trop de médicaments, trop de poterie, trop de gâteaux au chocolat. Alors on relance la machine par les mots comme on lance des graines aux oiseaux. On les vole au hasard : rondeur, papillon, caresse, table, banquet, nuages. Et voilà qu’ils se réveillent, les stylos s’agitent, les yeux re-brillent et des images folles apparaissent :Les papillons s‘envolent en rondeur. A qui était destinée cette caresse ? Ils avaient mis la table en voletant, à l‘heure du banquet ! " Il suffit d’un rien pour convoquer la joie, étonnés qu’ils sont de faire une chanson sans s’en apercevoir : REPRENDS TON ENVOL vers les nuages qui t‘invitentŠ à leur banquet.

C’est une femme de grande classe qui entre en ce début d’après-midi de printemps. Marcel nous la présente comme la directrice de Barthélemy Durand et nous la saluons avec le respect dû à son rang. A notre grande surprise elle nous demande  un papier et un crayon que nous lui donnons dans un éclat de rire général. Ah !  Si toutes les directrices pouvaient écrire comme elle. En fait Hélène est arrivée hier au pavillon des Peupliers.

Toutes les couches sociales sont représentées ici, notre société n’épargne personne. Hélène va dessiner sa vie en moins de dix minutes dans un style à la fois imaginaire et hyper-réaliste : " c‘est vrai que le temps coule, les ombres sont passées, tu as vécu au-delà de tout ce que nous avons vu. " PHIL LE FIL est à la fois une déclaration d’amour et de divorce, une chanson de dignité féminine concentrée dans une fanfaronnade : " Mélodie, mélodie, folklore, tu nous conduis dans ces fanfares et ta vie c‘était notre vie de joie et d‘oubli... et de fêtes étourdies ". La musique nous prend par la main comme on emmène quelqu’un de force à la fête prendre un bol de populaire. Ironiser la colère, folkloriser les revendications qui tombent sur l’ordinateur comme autant de non-dits. Chantal a compris que par le biais de la chanson elle pouvait hurler " je veux m’en RETOURNER CHEZ MOI en Avignon " Jérôme tire de son cerveau embrouillé de cachets roses et bleus ces lignes étonnantes :" pas question de croire aux solutions dont ils nous enfument. Et pourquoi se croire au dessus des brumes. Loi du marteau et de l‘enclume : la nature sera posthume. Mathématiques petits volumes, perte des amertumes ". Une joie mystérieuse nous envahit, la mélodie naît d’elle-même sous mes doigts, nous sommes dans le sublime. Quand on n’a plus rien à perdre, on a tout à donner. Quand un humain n’a plus rien, il lui reste la chanson pour affirmer : " déguster LA PUISSANCE DE LA PEUR, boire l‘amertume ça fait mal. Regarder l‘inquiétude en face, marcher dans l‘ombre de la boisson "Š Tout est possible. A force de rencontre, de musique, de rire, de rendez-vous réguliers, des liens se tissent qui ne ressemblent en rien aux liens du monde extérieur. Tout tient dans de tous petits détails volés furtivement dans un regard, une poignée de main, un râle... Marcel a de fulgurants relents d’intelligence et dénonce avec virulence des fragments d’histoires simples et violentes que nous ignorons d’ordinaire : " Elle avait le cœur sur la main et de l‘autre main elle tenait un paquet de chamalow qu‘elle distribuait à ses amis. La jeune fille aveugle qui s‘appelait ROSETTE SOULIER. Puis un jour elle nous a quittés, décédée en pleine jeunesse. Des salauds qu‘elle avait aidés, aucun n‘est venu à la messe... J‘écris en braille pour elle : y a trop de gens qui t‘aiment et tu ne les as pas vus ".

Les titres des chansons sont autant de poèmes. L’un d’entre eux " ME FAIT REVER " semble comme une liqueur de tout ce que nous vivons ici. Un autre compte le temps " 2 ETES ET 2 HIVERS ET DEMI ". Ici, on ne sait jamais si les mots sont vrais ou faux, si tout ça a vraiment existé et c’est peut-être ça le plus beau : ne  pas savoir ! " Plus de veines des montagnes, plus rien ne rentre, tout se casse dans mon corps et l‘âme, et l‘âme, et l‘âme ! " La musique pour renverser l’histoire de chacun. La musique pour emmener MONSIEUR ASSAN SAIDIK de l’école à l’assistante sociale, la musique pour faire défiler en canon toutes les DIDIS BONBONS, la musique pour bercer Marguerite, pour qu’elle s’endorme DOUCEMENT. " J’étais un beau bébé à ma naissance, une belle fille... " Nous aurons du mal à vivre en ville maintenant. Que ce disque leur fasse signe là où ils sont. J’ai juste changé les prénoms pour que le secret reste entre nous.

Christian Paccoud

 

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